Apparitions
Carte blanche à Joris Brantuas


Du 5 au 23 mars 2015

En préalable, il semble impératif de remercier les élèves de 1ère L qui ont bien voulu s’improviser médiateurs culturels lors de la Journée Portes Ouvertes et ont ainsi démontré, aux professeurs et élèves des collèges invités, le rôle de Musidora au sein de l’établissement. Ainsi de Camille Mathieu (Spécialité Arts plastiques) et Thibaut Fesquet (Spécialité Langues) qui m’ont accompagné tout l’après-midi, Théotime Bride, et dans une moindre mesure Pierre Moulias, littéralement métamorphosé, Ambre et Lauriane qui ont présenté leur réalisation (un portrait géant de Joris à la manière de l’artiste). Le texte qui suit, sur l’actuelle exposition APPARITIONS, n’est au fond que la retranscription de leurs propos éclairés – et le fruit d’une réflexion et interprétation communes. Il s’agit donc d’une carte blanche à Joris Brantuas, artiste en résidence au lycée. Joris étant un redoutable et incessant organisateur d’expositions il nous a semblé naturel, dans la continuité de sa propre prestation à Musidora, de l’inviter à choisir des œuvres, parmi ses nombreuses connaissances, à même d’illustrer le thème fédérateur. Ainsi a-t-il intelligemment joué sur la particularité binaire de la salle d’exposition, invitant la majeure partie des artistes de la région relativement identifiables à occuper la première salle, des artistes nationaux assez connus comme Stéphane Penchréac’h, ou internationaux, telle la jeune suissesse Marion Tampon Lajarriette, ou le chinois Xi Lei, demeurant à découvrir dans la seconde salle. Dans la première salle, les toiles et dessins d’Anne Jallais sont faits de motifs abstraits, à la brosse épaisse écrasée sur la toile ou à la plume grouillante, à partir desquelles apparaissent des formes florales, aviaires ou maritimes (selon les collégiens) pour le tableau, des fantômes inspirés de la position naturelle des vêtements, pour le triptyque graphique. Joël Renard a travaillé un peu dans la même perspective, revisitant Kandinsky découvrant la nature abstraite de ses travaux nocturnes, mais aussi donnant à sa toile le caractère attachant d’une fresque défraîchi. En face, le clou de l’exposition, dans l’esprit des élèves : Henri Rouvière nous convie, tablette numérique à l’appui, à une expérience qui relève à la fois de la magie et de la technologie la plus avancée. Il s’agit de faire apparaître entre soi et un poème gravé sur le mur, sur un socle laissé vacant, une sculpture virtuelle, que l’on peut décliner en trois couleurs. Les élèves et leurs professeurs auraient bien voulu connaître la clé de ce mystère mais un magicien garde toujours ses secrets. A ses côté, Anne Bréguiboul, propose, comme crevant la feuille blanche, un diptyque photographique. Un poing fermé s’ouvre et laisse apparaître un balai. Au-delà de l’apparente revendication féministe, l’artiste souligne son aspiration à faire également de l’art, le balai s’avérant l’avatar ironique du pinceau. Lise Chevalier mêle réflexion poétique, voire onirique, et photos de voyage, fondées sur des coïncidences. Une mallette oubliée sur quelque pavement, derrière laquelle ont été posées négligemment des rames de canoë, et nous voilà partis pour un voyage imaginaire en bateau. Un oreiller sur lequel on a déposé le dessin d’une constellation rapportée de Chine et voilà le ciel chinois au-dessus de la ville de Sète, d’où Lise Chevalier est originaire. Une corde tendue près d’un dictionnaire ouvert sur la page même où se définit ce mot et voilà une coïncidence telle que les affectionnaient les surréalistes, sous l’obédience de Lautréamont. A ses côtés, Katie Montanier rend compte en vidéo d’un vrai retour à ses sources andalouses. Elle a ainsi trempé un drap dans une rivière du sud de l’Espagne, le tissu se colorant de la terre dorée caractéristique de ce « rio del oro » coulant dans ce pays de torride soleil. Le drap est exposé de manière méticuleuse, sur un dispositif triangulaire, comme mis à sécher, avec une forte coloration maternelle, ce me semble. Pierre Neyrand, quant à lui, s’est rendu compte qu’en alignant un maximum de toiles (noires et blanches sur fond de drap brut, très géométriques) sur un chariot mobile, non seulement il résolvait la question du recto verso en peinture mais qu’il transformait littéralement les peintures en sculpture. Enfin, avant de passer dans l’autre salle, on remarque, en guise de transition vers l’autre monde, une sorte de masque ou de fétiche africain, bricolé à partir d’une ancienne cassette vidéo, avec les pellicules noires en guise de chevelure débordante. Hommage à l’un des ancêtres de la technologie sonore et visuelle moderne. Œuvre de Jean Vernède. Dans la deuxième salle beaucoup de peinture, une fois n’est pas coutume, mais aussi de la sculpture et de la vidéo. Alain Léonési a mis sur pied une vieille table de camping récupérée dans quelque cave, sur laquelle il a posé un support métallique plein de débris de vaisselle et poteries, matériaux laissés pour compte et voués au rebut, qu’il sauve ainsi de la destruction. Au centre de ce tissu d’objets ébréchés ou cassés, il réalise une sculpture compacte, dans le même matériau, une brochette géante et sans fêlure, vissée sur les côtés, dont les ingrédients sont empruntés au tas non utilisé tout autour. Où comment de l’informe se forme une forme. La Vidéo de Marion Tampon Lajariette (artiste que vient d’acheter le célèbre collectionneur Pinault) présente la lente avancée d’un regard aérien sur une piste indéfinissable, agrémentée de quelques concrétions furtives, tandis qu’un soleil bouche l’horizon, dont on soupçonne qu’il s’agit d’une ampoule électrique mise au premier plan. Comme l’image est mise en boucle, on a une forte impression d’infini, sans arrivée possible. On pense à l’apocalypse, à la fin d’un monde. Ensuite, on peut voir le très beau diptyque d’Eric Winarto, où une femme à poil (comprendre au visage poilu) dans des couleurs troublantes, jouxte une vue du ciel grisâtre, à peine identifiable grâce à la présence d’un minuscule oiseau. Cette toile a été sans doute la préférée des jeunes visiteurs (et des classes de TL et L en général), tout comme les trois tableaux du chinois Xie Lei : cette femme qui laisse ses cheveux déferler en cascade au premier plan, yeux fermés manifestement, dans une symphonie de couleurs douces ; ce chat tacheté qui dort et fait des rêves bleus ; plus inquiétant, cette tête fantomatique, de profil, dans un reliquaire semble-t-il, dont on ignore l’identité.

Henri Rouvière